La Commission européenne a présenté en décembre à Bruxelles une ébauche de la Stratégie antidrogue de l’Union européenne pour la période 2026–2030. Conçue pour faire face à un paysage des drogues en évolution rapide, marqué par une augmentation des substances synthétiques, du crime organisé et du trafic transfrontalier, cette stratégie suscite de vives inquiétudes parmi les organisations de la société civile.
Une approche centrée sur la sécurité
Bien que le cadre de la stratégie s’organise autour de six axes principaux – préparation, santé, sécurité, réduction des risques, coopération internationale et coordination – le volet sécuritaire est le seul à être soutenu par un plan d’action détaillé. Ce dernier met exclusivement l'accent sur la lutte contre le trafic de drogue, ce qui constitue une rupture notable par rapport aux approches précédentes.
Selon Marie Nougier, de l’International Drug Policy Consortium (IDPC), cette orientation " signifie qu’il n’y aura aucune action concrète, aucun indicateur et aucun budget pour protéger la santé et promouvoir la réduction des risques ". L’IDPC, accompagné de plus de 80 organisations, a co-signé une lettre ouverte appelant à des modifications de la stratégie. Sans changements, Nougier avertit que " nous verrons davantage de prohibition et de criminalisation, moins d’attention portée à la santé, et une hausse des décès par overdose. Les conséquences sur le terrain pourraient être graves. "
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Les impacts de la criminalisation
Des recherches sur l’économie des marchés des drogues soulignent que les stratégies répressives n’ont généralement que peu d’effet sur l’offre ou la demande. Dr Jana Michalidu, professeure assistante à l’UCT Prague et experte indépendante au sein du Conseil consultatif pour l’évaluation des substances psychoactives, explique : " Criminaliser l’usage de substances psychoactives ne conduit pas à une réduction de la demande. Cela crée systématiquement un environnement à haut risque, augmente les dommages sur la santé et la société, et renforce la stigmatisation ainsi que les violations des droits fondamentaux. "
Les analyses des Nations unies et d’autres organisations mettent également en évidence les conséquences néfastes des politiques punitives, notamment pour les communautés vulnérables ou marginalisées, comme les femmes, les populations LGBTQI+, les migrants, les groupes racialisés et les personnes vivant dans la pauvreté.
Michalidu ajoute que de nombreux problèmes aujourd’hui perçus comme des menaces sécuritaires, tels que les violences organisées ou les dégâts environnementaux liés à la production de drogues, sont " des conséquences directes du régime de prohibition lui-même ".
Une montée des discours sécuritaires
L'accent renouvelé sur la sécurité en Europe n’est pas une coïncidence. Selon Nougier, cette tendance s’est accentuée depuis que la politique antidrogue de l’UE a été placée sous la juridiction du département DG Home (Migration et Affaires intérieures). Par ailleurs, la montée des partis d’extrême droite en Europe, notamment en Italie et en Hongrie, a renforcé les discours centrés sur la " guerre contre la drogue ".
En Hongrie, en mars 2025, plus de 100 organisations ont dénoncé les interventions policières agressives ciblant les consommateurs de drogues, ainsi que les restrictions imposées aux services de réduction des risques. Nougier s’inquiète : " Alors que l’extrême droite progresse à travers l’Europe, les récits de type ‘guerre contre la drogue’ deviennent la norme, l’espace pour la société civile se réduit, et les services de réduction des risques peinent à survivre. Le cadre proposé par la Commission ne fera que perpétuer un contrôle antidrogue hautement répressif et aggraver les dommages subis par les personnes les plus marginalisées. "
Les défis pour les marchés légaux du cannabis
La stratégie européenne pourrait également avoir des répercussions sur les marchés émergents du cannabis légal en Europe. Ces dernières années, plusieurs pays comme l’Allemagne, la Suisse, Malte, le Luxembourg et la République tchèque ont introduit des formes de régulation, allant de modèles de clubs sociaux à des programmes pilotes pour l’usage adulte.
Cependant, l’Union européenne a souvent représenté un obstacle à ces initiatives. À titre d’exemple, l’Allemagne et le Luxembourg ont dû réduire leurs ambitions de régulation légale à la suite d’oppositions au niveau de la Commission européenne. Nougier souligne : " À aucun moment la stratégie ne remet en question le paradigme punitif, ni ne promeut l’innovation politique pour permettre des expérimentations comme la régulation légale. "
Elle ajoute : " Comme nous l’avons vu à l’échelle mondiale avec les traités de contrôle des drogues des Nations unies, des gouvernements ont défié ces conventions pour prioriser la santé, la sécurité et le bien-être de leurs citoyens. Il est probable que nous observions une situation similaire au sein de l’UE. "
Une stratégie en cours de négociation
Actuellement, le cadre présenté par la Commission européenne reste un projet qui devra être négocié par les États membres de l’UE dans les mois à venir. L’IDPC a proposé trois modifications majeures avant l’adoption de la stratégie : recentrer le discours sur la santé, les droits humains et des alternatives fondées sur des preuves ; permettre des modèles de régulation légale ; et développer un pilier distinct pour la réduction des risques.
" Si la stratégie et le plan d’action sont adoptés sans changement significatif, l’UE risque de perdre sa crédibilité en tant que leader mondial d’une politique antidrogue équilibrée, axée sur la santé et les droits ", avertit Nougier.